mercredi 5 novembre 2014

Filles des bars et poésie du corps

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Victoria Island, Lagos. Juillet 2014, 2 heures du matin...


J'ai encore en tête cette décoration kitsch et psychédélique: sofas au style baroque, néons bleus et  étoiles fluorescentes collées au plafond.
Le champagne coulait à flot, et le Disc Jockey avait mis l'ambiance avec un rythme afrobeat, une pulsation chaude faisant vibrer la piste de danse.  Une belle soirée en perspective.  Mais avec un "détail" propre aux soirées lagossiennes: Toutes ces filles, bien plus nombreuses que les clients. Tous ces regards éteints, balayant la salle pour tuer le temps. Elles étaient assises autour du bar, ou occupaient les fauteuils du fond. Jambes croisées, visages fermées, sac à main posé sur les cuisses. Ça ne respirait pas le bonheur, je dirais même que ça respirait plutôt le tabac.  La cigarette n'étant pas interdite dans les  nightclubs nigérians, l'air était tout simplement irrespirable tant la fumée était dense.


Ici, et comme dans les autres clubs branchés de la ville, la clientèle se compose de trois types d'hommes:
Les expats off shore (les marins). Figure usée,  tenue vestimentaire décontractée, et bière locale à la main. Ils sont postés près du bar, l'oeil rivé sur les gazelles.

Viennent ensuite les expats on shore ( cadres et employés de bureau). Chemises légèrement déboutonnée, sourire bright,  coupe de champagne ou cocktail à la main. Certains viennent entre collègues pour fêter la fin de la semaine, d'autres en compagnie de leurs épouses et quelques amis, mais il y aussi ceux venus uniquement pour le plaisir de la chaire.

Et enfin, les nigérians de la haute, costume de circonstance, pompes cirées, et cigare au bec.  Ils rient fort et s'entourent des filles les plus sexy.

 Alors que le club commençait à bien se remplir, une fille se mis en scène au milieu de la piste de danse. Sa silhouette longiligne était accentuée par une paire de talons incroyablement haute et une tenue au ras de son postérieur.  Elle devait bien atteindre 1 mètre 90 avec ses chaussures. Elle portait une mini robe à paillettes argentées, ce qui n'avait pas laissé l'amoureux indifférent "Ça fait un peu sapin de Noël quand même..." dit-il histoire de détendre l'atmosphère.

 Son physique contrastait avec celui de  toutes ces filles  pulpeuses autour du bar.
Elle  commença à se déhancher sensuellement, comme si il n y avait personne autour d'elle, et entra dans une sorte de transe. Même en s'agitant dans tous les sens au milieu de la piste,  personne ne semblait lui prêter attention. Perchée sur ses échasses son corps avait fusionné avec la musique. Elle ralentissait par moment, puis reprenait de plus belle, sans jamais laisser apparaître la moindre émotion sur son visage.
Elle dansait les yeux fermés, la moue figée, prenant par moment des postures très explicites, en s'appuyant contre un sofa occupé par un groupe d'expats, qui ne se souciaient guère de sa chorégraphie pornographique.  Pas de doute son corps était à vendre ce soir, et pendant que la plupart de ses congénères restaient passivement sur leur tabouret, elle avait décidé d'étaler ses atouts sur le dancefloor pour appâter du client en mal d'amour. 

Scotchée sur mon bout de canapé, le spectacle et l'alcool sans doute, m'avaient donné le tournis. C'était comme regarder un tableau à la fois dérangeant et envoutant, ou  lire un poème dont on devrait censurer la moitié des mots.

-" Tu veux danser avec moi?" me demanda une fille assise sur le fauteuil d'a côté.
- Non merci... " répondis-je, surprise par la proposition. Gênée je lui offris une cigarette, et la voila qui se mit à me parler de ses enfants, et à me dire qu'elle s'appelait *Stella...
Intrigué par la scène, mon mari me fit signe de la main pour savoir si tout allait bien. Stella éclata de rire en me disant que je ferais mieux d'aller le rejoindre pour danser avec lui.

 Soudain, un homme plutôt âgé, les cheveux longs et poisseux, s'avança vers la fille aux jambes interminables.  Sa démarche chancelante, et son regard bovin ne présagèrent rien de bon pour la "danseuse". J'avais espéré qu'elle  repousse vivement  cet homme qui avait l'âge d'être son père. Elle fit mine de l'ignorer en continuant d'onduler son corps au rythme de la musique. Quelques minutes plus tard, elle avait disparu de la piste de danse. Le prédateur aussi.

Stella, quant à elle,  fumait silencieusement sa clope en regardant le blanc qu'elle avait tenté de séduire, danser avec une autre fille. Une fille plus jeune, plus mince et visiblement plus ivre.

C'était étrange de me dire que Stella n'était pas juste une "fille". Sous cet incroyable décolleté plongeant se cachait le coeur d' une mère,  peut être même d'une épouse, une soeur, une tante... La lassitude qu'elle peinait à masquer derrière son sourire, me mit mal à l'aise. Pourtant je savais que la pitié n'avait pas sa place ici. Les filles n'avaient pas besoin de notre pitié, car cette pitié ne leur rapportait ni argent ni réconfort. Alors je lui ai offert une deuxième cigarette, et ma sympathie, en relançant la conversation sur ses enfants, pour qu'on oublie ensemble l'espace de quelques minutes l'endroit dans lequel nous nous trouvions.

4 heures du matin.
 La fête touchait à sa fin et malgré nos nombreuses sorties nocturnes, il m'était toujours difficile de ne pas penser à tout ça; à toutes ces mères, ces étudiantes, que l'on croise à chacune de nos soirées, puisque (presque) tous les **clubs lagossiens ont leurs travailleuses de nuit.   Ces filles avaient chacune un tout petit espoir,  de tomber sur un homme blanc qui changerait leur vie, à coup de promesses d'une vie à deux, loin, très loin de la misère.

En attendant ce prince charmant qui ne viendra sans doute jamais, il leur fallait enchaîner ces soirées, accoudées au bar, dans des tenues parfois indécentes. Puis regarder les plus audacieuses, se lancer dans la fosse aux lions pour briller sur scène, le temps d'une poésie du corps...


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*Beaucoup de prénoms nigérians sont difficilement prononçables pour nous oyibos, de ce fait, les filles des bars se présentent sous des pseudonymes occidentaux. 

** Hormis les rares clubs huppés de la ville, la grande majorité des boites de nuits, même les mieux réputées,  autorisent ouvertement la prostitution. Notez que certains bars sont tout de même "limites", tels que le Michael's bar, ou le Pat's bar, principalement fréquentés par les communautés anglophones, et dans lesquels le racolage est plus important puisque les clients y viennent surtout pour ramener des filles chez eux. 

Et on n'oublie pas de cliquer par ICI, pour prolonger le plaisir :-)

6 commentaires:

  1. Du coup je déteste sortir la nuit. Je n'en veux pas à ces filles, je me dis souvent que peut-être dans leur situation je serai amenée à faire la même chose... mais je passe mon temps à observer ce jeu, ces tenues, ces porcs, au lieu de m'éclater... ton article est super bien écrit, bravo fafa encore une fois ;-)

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    1. Merci Petiteyaye :-), effectivement cela est décourageant surtout au début, et surtout quand les filles tournent autour de ton homme, raison pour laquelle j'aime mieux l'accompagner, chose que font pas mal de femmes ici. Le truc c'est que c'est quasiment comme ça dans tous les clubs, donc quand t'as envie de sortir danser avec ton mari ou tes amis tu n'y échappes pas, surtout à Lagos, car ici à Pointe Noire c'est beaucoup plus soft, et tant mieux!
      A force de sortir la nuit à Lagos, certaines filles finissent par te reconnaitre, et savent d'avance qu'elles n'ont pas à draguer ton mari et ses collègues, la plupart viennent même te saluer et te demander comment tu vas. Bref, ce sont des femmes comme les autres, le seul truc qui me dégoute c'est le comportement de certains hommes, tout simplement répugnant...

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  2. Et oui, c'est pareil en Algérie, tous les bars glauque sont bondés de prostitués. Et à Djibouti, c'est moins fréquent, enfin ce n'est pas dans tous, juste dans quelques uns. Je ne leur en veut pas, comme toi, je me dis qu'elles n'ont pas le choix, que c'est comme ça, qu'elles rêvent du prince charmant qui, pour la plupart, ne viendra jamais... J'ai beaucoup aimé ton article, merci.
    Maintenant, dès que je vois sur HC que tu as écris quelque chose je viens direct sur ton blog en premier ! ;-)

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  3. Merci Tsilia <3 !
    A Lagos ce n'est pas uniquement dans les bars glauques, c'est dans la majorité des clubs même les plus branchés! Par contre à Pointe Noire c'est comme à Djibouti je pense, les filles ne sont que dans certains endroits ou du moins elles se font plus discrètes, parce qu'ici c'est une ville très familiale. Merci de me suivre en tout cas ça me touche :), à bientôt sur nos blogs respectifs!

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  4. Merci pour ce récit poignant. En Afrique, en Asie, et ailleurs encore, s'attrouper autour des étrangers pour se faire de l'argent "facile". Elles ne sont pas à blâmer, elles n'ont certainement pas le choix.

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  5. C'est étrange parce qu'il y a que des Nigérians en général et c'est eux qui dépensent le plus, y'a très peu d'expatrier appart quelque Libanais qui gèrent les boîtes , ce n'est pas pour rien que le Nigeria est le 2 ème consommateur mondial de champagne au monde

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