jeudi 10 juillet 2014

Le complexe de l'enfant qui venait de nulle part...




Couleur de peau: Miel

 J'avais passé presque une heure à pleurer comme une madeleine devant ce film d'animation. Parce que l'histoire de Jung, ce petit coréen adopté par une famille belge, était sous certains aspects, un peu aussi la mienne.
Les questions existentielles qui ont troublé son adolescence, m'ont rappelé la petite fille  que j'étais, cette petite fille malgache, dont la maman avait épousé un français.
Quelques années plus tard,  ce français, que je devais appeler papa,  décida de m'adopter afin qu'on puisse former une vraie famille. J'étais donc devenue, moi aussi, française.



Le film souligne bien l'importance de la quête d'identité durant l'adolescence: Cette nécessité de pouvoir s'identifier à un groupe, qu'il soit ethnique, culturel ou autre, mais aussi et surtout, le besoin de savoir d'où l'on vient pour savoir où on va.

Il y a quelque années j'étais un peu comme Jung, avec cette terrible impression de n'appartenir à aucun des 2 pays auxquels j'étais liée.

La question banale " tu viens d'où?"   suffisait pour que le sol se dérobe sous mes pieds. Je ne saisissais pas au début quel était l'intérêt de me demander d'où je venais, puisque j'étais française. Mais  le regard intrigué, parfois dubitatif, de certaines personnes me poussait à justifier ma couleur de peau et mes yeux en amandes, parce que physiquement j'étais tout sauf française.

J'étais  perdue entre 2 pays, 2 cultures, et j'avais fini par croire que je venais tout simplement  de nulle part.

[Discussion avec maman]
- "Tu dois bien apprendre le français, tu dois mieux travailler que tes camarades à l'école
-  Mais pourquoi?
-  Dans la vie tout sera plus difficile, avec une peau plus foncée, alors tu dois redoubler d'effort." 

Si je n'avais pas le sentiment d'être tout à fait française, je ne me sentais plus tout à fait malgache non plus. N'ayant quasiment jamais vécu sur l'île rouge, quand je m'y rendais en vacances je me sentais gênée, voir blessée par le fossé qu'il y avait entre les autres et moi...je sentais bien que je n'étais pas comme eux.
J'étais LA cousine, ou LA nièce devenue française.  Dès que je me mettais à parler,  les gens dans la rue se retournaient, étonnés de voir une malgache parlant français comme une vraie française,  avec le comportement d'une adolescente ayant reçu une éducation européenne.

Je ressentais une certaine culpabilité de ne plus être assez malgache pour eux, et de ne pas être assez française pour mon pays d'adoption.

[Discussion avec un membre de ma famille]
- "Je suis née ici. Je suis donc malgache moi aussi.
-  Tu es plutôt vazaha  maintenant , et tu parles comme une vazaha"

Vazaha c'est le terme malgache pour designer le blanc, l'occidental... l'étranger. 

Il m'est arrivé de pleurer, toujours en cachette, parce que j'avais honte de pleurer pour la simple raison que je ne me sentais chez moi nulle part, alors que mes cousins et cousines n'avaient pas tous les privilèges que j'avais en tant que française.

  Il m'est arrivé d'en vouloir à ma mère d'avoir quitté Madagascar, et de n'avoir jamais vu que j'étais complètement paumée.


Je ne sais pas vraiment à partir de quel moment  j'ai commencé à me dire que tout cela était stupide, et  à réaliser que ce que je croyais être une tare était finalement quelque chose de positif.

Je pense avoir définitivement régler ce problème personnel, en partant vivre à l'etranger. En posant mes valises dans le Warwickshire à 22 ans, je me suis sentie plus française que jamais. J'avais beaucoup plus de facilité à ressentir que j'appartenais à la communauté française. Je ne ressentais pas le besoin de me justifier puisque cela paraissait evident pour mes interlocuteurs.

 J'avais la french attitude, la french accent, et la où je travaillais j'étais la caricature même de la petite française: J'étais celle qui ne buvait pas du thé toutes les 30 minutes, celle qui ne comprenait pas toujours l'humour anglais, celle qui etait nostalgique du bon pain français, celle qui faisait un peu trop de pauses cigarettes avec les collègues français, celle qui critiquait la nourriture anglaise tout en vantant la gastronomie française, et celle qui faisait la tournée des bars sans être perchée sur des échasses... oui j'étais LA petite frenchie, ni plus ni moins.

  Et quand j'abordais le sujet sur mes origines, je disais avec  grande fierté que j'etais née à Madagascar, la grande île rouge de l'Ocean Indien, l'île aux boababs, l'île aux lémuriens, avec ses délicieuses vanilles prisées dans le monde entier, puis ses fleurs d'Ylang Ylang que l'on pouvait sentir dans le  numéro 5 de Chanel...

Je ne parlais plus de mes origines pour me justifier, j'en parlais parce que j'en avais envie, parce que j'étais fière d'être aussi malgache. J'étais fière de raconter que je pouvais manger du riz sans problème tous les jours, de savoir cuisiner des plats dont personne n'avait jamais entendu parler.
J'étais aussi fière  de raconter que petite, durant les vacances, avec les cousins, on se trainait sur des sacs de riz vides, dans les ruelles d'un des quartiers les plus modestes de Tana, puis qu'on allait s'acheter du tamarin et des yaourts à boire Tiko au goûter, et qu'on était heureux avec si peu de choses.

Qu'importe si je ne connaissais pas tout de mon pays natal et de sa culture, mon histoire était aussi celle d'une malgache. 

 Les choses étaient devenues claires dans mon esprit. Je ne flottais plus au dessus d'un trou béant à me demander comment les autres  devaient me considérer. Et de toute façon cela n'avait plus d'importance, car l'essentiel était de savoir comment moi je me considérais.

J'étais tout simplement moi, avec ma peau chocolat, mes yeux en amande, mon amour pour la langue de Molière, la raclette, le bon vin, la dame de fer...et le riz! 

  Aujourd'hui, c'est toujours avec une certaine satisfaction que je peux dire que je suis une française, d'origine malgache, ayant résidé  en Angleterre, au Nigéria et bientôt au Congo. Ce n'est plus une double culture, mais une multi-culture, car chacun de ces pays a et aura toujours  une place particulière dans mon histoire:

Ma fille, née d'un papa franco-allemand, a la peau couleur vanille.  Elle a vu le jour en France, a fait ses premiers pas au Nigeria, a été baptisée à Madagascar, et debutera sa scolarité au Congo, en suivant si possible un cursus anglophone.

Et j'espère de tout mon coeur, qu'elle sera fière un jour, de venir " de tous ces pays à la fois" et de faire partie de notre petite (grande)  famille arc-en-ciel.

"Couleur de peau miel", L'histoire autobiographique, de l'auteur de BD Jung Henin (Jun Jung Sik) 


26 commentaires:

  1. C'est une très jolie histoire que tu as eu, et comme toi je suis persuadée que la multi-culturalité (ça existe ce mot ?^^') est un bien précieux à préserver :) Même s'il peut être difficile à l'adolescence, j'ai une amie fille d'expat, elle et sa soeur ont beaucoup déménagé et avait le même décalage que toi. Elles ont vécu plus à l'étranger qu'en France mais leur éducation était française. Elles ne savaient pas trop à quoi se rattacher. Américaine ? Française ? Chinoise ? Singapourienne ? C'est dur mais au final c'est une grande richesse :)

    Moi qui n'est jamais déménagé et n'a pas du tout la même richesse culturelle que vous, je me sens dans ma petite mesure aussi de nulle part ^^ Je suis née à Paris et j'ai toujours vécu en banlieue ouest. Mais si pour le reste de la France je suis Parisienne, pour les Parisiens je suis banlieusarde. Pour moi je sais pas à quelle territoire me rattacher, Paris je suis perdue et là où je vis c'est nul part pour les gens à part près de Paris (fin moins maintenant que je suis à Versailles qui a un peu d'histoire). C'est pour ça sans doute que je me suis autant enticher de la Bretagne, ça me donnait un ancrage local.

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    1. Merci Aki :-), merci d'avoir apporté aussi ton témoignage, même si ce n'est pas le même contexte, au final le sentiment d'appartenance ou de rejet (le mot est exagéré sans doute) peut se retrouver à toutes les échelles. On a souvent tendance à tout catégoriser, même les personnes ! Super en tout cas si il y a un coin où tu te sens un peu plus chez toi!! A bientôt ;-)

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  2. Superbe article... Tout un débat que nous menons régulièrement sur le thème des racines à la maison... Tu as un véritable talent d'écriture mais je ne dois pas être la première à te l'avoir dit je pense :) Merci pour ce plaisir que j'ai à découvrir tes nouveaux articles...

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    1. Merci Gagou de m'avoir lue encore une fois hihi!! Et merci pour ces mots gentils, ils me vont droit au coeur <3

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  3. Chère Fafa,
    encore un article touchant! je te comprend bien qu'étant née en France j'ai fait face à ce même genre de problème et ce n'est qu'avec le temps que cela ne nous blesse plus.
    Dur de comprendre enfant qu'il faudra se battre plus que les autres.
    tu as une très belle histoire et cela te permet de respecter et découvrir tous ces pays, ethnies, langues et culture différentes!
    à trés bientôt et au plaisir de te relire.
    Loute

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    1. Merci beaucoup Laure, et c'est vrai le temps qui passe efface aussi ce type de complexes, le plus dur c'est à l'adolescence, un âge vraiment ingrat ;-)

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  4. C'est drôle, car j'ai beau être française, j'ai eu les mêmes tiraillements entre ma région d'origine (la Bigorre) et Paris où j'habitais avec les mêmes réflexions des cousins, et même la fameuse question "d'où viens-tu ?" (car je ne correspondais pas à l'idée que les gens se font des français...Va savoir pourquoi ! :-D)
    En tout cas, je te rejoins totalement sur le multiculturalisme : maintenant que je vis aux Etats-Unis, il y a en moi un peu des 3 régions et chacune m'a beaucoup apporté. Et je trouve que ta fille a une chance extraordinaire de naviguer entre tous ces pays et ces origines diverses !

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    1. Merci Marinouchka pour ton commentaire :-) je vois que tout comme Aki (Ragnagna) le fait même de venir d'une autre région puisse faire la différence. Mais quand on s'éloigne,quand on part à l'étranger par exemple, je trouve que ça aide justement pour se "retrouver", et se rendre compte qu'on a intégré telle ou telle culture

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  5. Quel bel article ! merci de partager cela :)

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  6. C'est un sentiment que j'ai aussi beaucoup eu. Pas a en pleurer mais plus de l'enervement. Pourquoi c'est si important pour les autres de me demander? Qu'est-ce que ca change? Et alors? Et puis maintenant je suis aux US et je suis francaise point barre. en France je suis Francaise (nee en France) d'origine blablabla.

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    1. Disons que ce qui me peinait vraiment c'est surtout le sentiment de rejet ( du moins je le ressentais comme ça à l'époque) que je pouvais ressentir dans mon pays natal, alors que j'y avais passé les 4 premières années de ma vie. Mais le "tu viens d'où" du côté français avait plus tendance à me déstabiliser et/ou à m'énerver, à l'adolescence c'est une question qui m'agressait, parce qu'elle revenait trop souvent et parce que pour moi ça voulait dire" ben non t'es pas française". Heureusement que l'adolescence ne dure pas éternellement LOL et qu'en grandissant on interprète et voit les choses différemment.

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  7. c'est une très jolie histoire, émouvante!!

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  8. Magnifique article! Je me posais aussi ce genre de questions ayant déménagés dans plusieurs régions Françaises, tres interessant d'y repensé avec le recul. Contrairement à toi, je me suis toujours dit qu'un fois Maman, fini les déménagements car j'en ai trop souvent. Comme quoi, notre seuil de résilience est pas pareil lol

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    1. Merci pour ton commentaire :-), tu vois à l'époque je me sentais chez moi nulle part, devenue adulte je me sens chez moi partout haha. Vivre ailleurs est un mode de vie qui finalement me convient, même si je suis toujours contente de revenir en France.

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  9. C'est un de tes plus beaux articles ! Je n'ai pas trop cette double culture de l'enfance malgré des origines arabes, mais bien le multiculturel dont tu parles. Je ne suis pas que française, c'est impossible.

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    1. Merci Kenza :-) , effectivement la culture, ne vient pas que des origines!

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  10. Ah oui, je n'avais pas pris le temps de plus explorer ton blog avant de te poser la question. Je suis Malgache, née à Madagascar mais j'ai la peau claire (comme pas mal de Malgaches finalement) et j'habite en France. Je comprends cette problématique d'identité. J'ai l'avantage de parler les deux langues, dans mon cas, c'est surtout le physique qui "dénote". En France, je ne suis pas assez blanche pour être Française et à Mada, je ne suis pas assez foncée pour être Malgache. Je crois qu'ils appellent ça "métissage"

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    1. C'est vrai c'est assez courant surtout à Tana de voir des malgaches à la peau très claire, dans ma famille on les appelle les "Snou" (chinois) hihi car une peau claire avec des yeux en amande ça renforce le côté asiatique des malgaches! On m'a souvent demandé si j'étais philippine ou thaïlandaise, comme quoi...
      Mais oui de toute façon Madagascar a un peuple métissé ( Afrique, Asie, Europe...)

      A bientôt ;-)

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  11. Merci pour cet article très touchant, qui me rappelle ma propre histoire quelque part : un père marocain inconnu et une maman aux lointaines origines croates et francaises (blonde aux yeux bleus). J'habitais un petit village francais et les gens ne comprenaient pas pourquoi je ressemblais si peu à mes parents (ma mère et mon beau père). J'ai essuyé pas mal de moqueries du genre "Retourne dans ton pays sale Africaine". j'étais complètement perdue parce que j'étais élevée dans la culture francaise mais on me faisait comprendre que je n'étais pas francaise. Au contraire, les marocains que j'ai connu plus tard me disaient que je n'étais pas arabe mais trop francaise. Du coup difficile de trouver une quelconque appartenance. Par contre tu as trop raison, à l'étranger (en allemagne), je suis désormais la "frenchie" (ahaha avec les pauses café à rallonge dans la cuisine) et ca me va complètement :) J'ai arrêté de renier mes origines et je suis totalement heureuse d'être aussi mélangée : D Je vis avec un allemand désormais et j'espère aussi avoir un jour un enfant vanille qui sera fier d'avoir tant d'origines :)
    Je n'ai pas vu le petit film d'animation, mais je le garde en tête :)
    Merci encore pour cet excellent article !

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    1. ooh merci pour ton témoignage, très touchant aussi. Ca me rassure de savoir que je ne suis pas la seule à avoir été confrontée à ce genre de questionnements et de malaise à l'époque! Pour le film, je te le recommande vivement, il est magnifique, par contre va falloir sortir les kleenex hihi

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  12. magnifique article ... tout ceux qui ont vécu ce genre de déracinement, devrait le lire : le moment ou tu te dis que c'est plutôt une chance qu'un handicap .. mes filles le vivent d'une certaines façon, puisque nous avons déménagé tant de fois ... et vivons a l'étranger .. ma fille l'a écrit magnifiquement aussi .. enfant de nulle part mais de partout finalement ..

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    1. Merci beaucoup Isa :), et bravo à ta fille pour cette phrase si joliment trouvée et tellement vrai " enfant de nulle part mais de partout finalement".

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  13. Très bel article ! Je te conseille la lecture de ce livre : « France, je t’aime, je te quitte » de Christian Roudaut.

    Extrait : « C’est en vivant en Suède que Hamid, le fils d’ouvriers marocains, a fait la plus incroyable des découvertes : à vingt-cinq ans, pour la première fois de sa vie, il n’était plus un Français « issu de » ou « originaire de ». Il était désormais un Français à part entière avec toute la ribambelle de clichés associés au pays de la gastronomie et de la romance. En France, on lui renvoyait sans cesse le reflet d’une identité complexe et brouillée, le miroir suédois lui a projeté une image touchante de simplicité : il était français, point barre. Comme Hamid, beaucoup de jeunes ont expérimenté cet étrange paradoxe : devoir sortir du pays pour voir leur identité française pleinement reconnue. A l’étranger, seule la nationalité et non plus l’arbre généalogique semble digne d’intérêt. Et c’est peut-être une leçon à retenir dans le débat voulu par le gouvernement : l’identité nationale dépend aussi et surtout du regard des autres, de leur volonté de vous identifier ou non comme Français. Au lieu d’avoir sans cesse à se justifier sur leurs origines, ces jeunes aimeraient pouvoir jouir de ce droit à l’indifférence sur leur différence qu’on leur accorde sans baragouiner à l’étranger. »

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    1. Bonjour et merci pour ton commentaire. Je ne connais pas ce livre, mais l'extrait que tu partages (et qui donne bien envie de découvrir ce bouquin) me parle énormément, et ça me rassure de savoir que d'autres ont eu aussi ce sentiment là. :) A bientôt

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